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Bernie Luther

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INTERVIEW BERNIE LUTHER

@pascalbagot

Interview flashback avec une légende du tatouage européen : Bernie Luther. Porté par une folle liberté créative héritée du punk, l’Autrichien marquait dans les années 1990 le milieu par l’originalité de son style et ses expérimentations graphiques. Des visions qui, si elles bousculaient certaines idées préconçues à l’époque ont été largement reprises depuis... Pionnier mais aussi voyageur dans l’âme, Bernie avait trouvé grâce au tatouage le moyen de vivre de son art, tout en parcourant le monde. Un monde alors plus ouvert et moins contrôlé, une bénédiction pour les tatoueurs plus absorbés par la jouissance de la fête que par les réseaux sociaux. Rentré en Autriche à Vienne, Bernie a accepté, entre tatouages et concerts avec son groupe de punk Freaktemple, de partager avec Inkers quelques souvenirs de ses vies antérieures.

Hello Bernie, comment ça va ?

Bonne question, mais il faudrait un livre pour y répondre. En bref, je suis toujours coincé dans la même situation depuis longtemps. J'ai toujours mon studio à la même adresse et je suis toujours occupé, toujours marié et je vis toujours avec ma femme et notre chien à Vienne, en Autriche.

Le monde du tatouage a beaucoup changé depuis tes débuts, qu’en penses-tu ?

C'est tellement vrai et pour être honnête, pas dans le bon sens du terme. Si je devais commencer à tatouer maintenant, je pense que je ne le ferais pas. Tous ces problèmes que nous avons aujourd’hui, l'utilisation des nouvelles couleurs, toutes ces règles et tous ces tatoueurs... Il a perdu beaucoup de sa magie.

Tu as 40 ans de tatouage derrière toi, quels mots utiliserais-tu pour les résumer ?

C'était une aventure folle et le meilleur choix que j'aurais pu faire. J'ai parcouru le monde entier et j'ai rencontré des tas de gens intéressants aux quatre coins de la planète. J'ai découvert des cultures différentes et j'ai appris beaucoup de styles différents.

Où commence pour toi cette histoire dans le métier ?

J'ai eu mon premier contact avec le tatouage à 14 ans lors d'un voyage en Angleterre et plus tard, à 16 ans, dans la scène punk de Vienne. Un punk de Stuttgart a apporté cette machine qu'il avait lui-même fabriquée et faisait du bon travail avec elle - bien qu'elle ait été construite avec une cuillère, un moteur et un stylo à bille sans mine. Une construction simple mais qui fonctionnait. Il m'a offert mon premier tatouage puis j'ai copié l'idée de la construction et j'ai commencé à faire mes premiers tatouages avec ; les deux premiers sur moi, puis sur certains de mes amis avec des motifs très simples (chauve-souris Barcadi, étoile noire, Anarchie).

Qu'est-ce qui t’a attiré vers le tatouage à l'époque ?

C'est ce que je voyais sur les punks en Angleterre et certains groupes sur scène comme One Way System dont le chanteur avait les bras entièrement couverts - ce qui était rare à l'époque.

Dans les années 1990, tu es devenu une véritable star, participant à toutes les conventions et inspirant de nombreux tatoueurs avec ton style original. Comment as-tu vécu cette période ?

C'était une période géniale dans les années 1990, période pendant laquelle j'ai été traité comme une star. À cette époque, il n'y avait pas beaucoup de conventions de tatouage et je les faisais "toutes". C'est-à-dire que, lorsqu'il y avait une "première" convention quelque part, je voulais y aller, peu importe qu’elle soit à Helsinki en Finlande (1991), Berlin (1991) ou Paris (1992). Et j'étais impatient de rapporter un trophée de chacune d'entre elles. C'est pourquoi je suis devenu "mondialement célèbre" à cette époque. J'ai participé à environ 200 conventions (en tout) et cela a laissé des traces, je suppose. Cela comprenait beaucoup d'interviews, beaucoup de travail et j'ai été récompensé en rencontrant des gens célèbres, en écrivant des autographes et en me faisant inviter de studio en studio.

Tu as aussi beaucoup voyagé. Je crois que tu as eu un studio à Bali mais aussi au Portugal, tu as voyagé aux États-Unis. Rétrospectivement, quelle importance ont eu les voyages pour toi et dans ta progression en tant que tatoueur ?

Je dois dire que je cherchais une profession qui me permette de voyager sans problème d'argent. J'ai donc choisi le tatouage parce que j'avais juste besoin d'un sac décent, pour tout mettre dedans, pour être indépendant. Cela m'a amené aux Etats-Unis, où j'ai passé en tout et pour tout deux ans, aussi bien sur la côte Est que sur la côte Ouest. J'ai passé deux autres années au Portugal (en 1985 et en 1986) à vivre et à tatouer sur les plages de l'Algarve. C'était une vraie vie de hippie. Ma maison était un tipi, mon poêle était un feu de joie, mais mon lieu de travail était un café sur la plage où je pouvais avoir un endroit propre et un accès à la stérilisation. Après avoir voyagé en Inde, en Malaisie et à Bornéo, je me suis retrouvé à Bali, en Indonésie, où j'ai ouvert un studio de tatouage en 1994 que j'ai gardé pendant 10 ans, jusqu'à ce que mon contrat prenne fin.

Le tatouage est donc le meilleur ami du voyageur ?

Fondamentalement, c'est vrai, mais à notre époque, où le personnel à la frontière sais que tu veux travailler et avec toute cette agitation autour des couleurs et tout le reste, ce n'est plus comme avant.

Tu es un bon dessinateur, comment as-tu appris ?

La raison est que mes parents, ainsi que ma sœur, sont tous de bons artistes et je suppose que c'est grâce à eux que je suis plutôt doué pour le dessin.

Les bandes dessinées étaient-elles ta principale source d'inspiration ?

Je dois répondre par un "non". Elles l'ont été dans une certaine mesure, mais pour être honnête, les bandes dessinées que je lisais étaient plutôt du type "Freak Brothers" ou "U-comix" des années 1970. Le "Astérix" français a également eu une certaine influence sur mon dessin mais ce sont surtout le "Book of Faeries" de Brian Froud et les dessins fantastiques de Rodney Matthews, Boris Valejo et Frank Frazetta.

Tu faisais tout à main levée, je crois, à l'époque, ce qui était complètement fou. Comment gérais-tu cette prise de risque ?

Je dois corriger, il y a aussi quelques dessins pour lesquels j’ai utilisé un stencil, comme une reproduction de Dürer ou une peinture à l'aérographe de Giger. Pour un simple portrait de personne ou de chien j'en aurais aussi utilisé un. Mais, la plupart du temps, je dessinais le motif directement sur la peau afin d'utiliser le mouvement du corps et la structure musculaire de la zone à tatouer. Il y a eu des styles que je n'aimais pas trop faire, alors je les confiais à quelqu'un de plus approprié. À cette époque, il était tout à fait normal de dessiner directement le motif et cela montrait que les gens avaient une certaine confiance en nous, les artistes. Et j'avais une bonne estime de moi à cette époque.

Tu avais l'habitude de mélanger les styles, ce qui n'était pas très courant. Quelles étaient les réactions à ces expérimentations ?

Les réactions au mélange des styles ont été assez "mitigées". Pour certains, c'était un sacrilège de mélanger comme je le faisais un portrait avec un tribal ou de diviser une image en deux et de la faire dans deux styles simultanément. Mais la plupart ont réagi positivement ou certains tatoueurs l'ont même fait à leur façon.

Quelles étaient tes influences parmi les tatoueurs de l'époque ? Claus Fuhrmann était l'un d'entre eux, n'est-ce pas ?

Il y aurait beaucoup de noms à mentionner. Claus Fuhrmann est le premier type que j'ai rencontré qui faisait un travail extraordinaire en dessin et en tatouage. Il avait également reçu des pièces de Filip Leu sur les bras, les meilleurs tatouages que j'ai jamais vus à l'époque. Filip Leu a donc été l'une de mes plus grandes influences, tout comme Mick de Zurich, Ian de Reading, Ed Hardy, The Dutchman, Horiyoshi 3, Jack Rudy, Guy Aitchison. Pour n'en citer que quelques-uns.

Les tatoueurs se souviennent de tes dessins très créatifs et une partie de cette créativité - et une partie seulement - provenait de l’usage des drogues. Quelle était ta relation avec elles ?

C'est un peu dur de dire qu'une grande partie de ma créativité est venue des drogues, mais elles ont certainement eu une influence sur mon travail artistique, sous une forme ou une autre. Je pense que ma créativité a toujours été présente, mais fumer de l'herbe et prendre des drogues psychédéliques m'a définitivement aidé. J'étais assez curieux, surtout avec les psychédéliques naturels comme le DMT, l'Ayahuesca, les champignons magiques ou des choses similaires, donc j'ai eu une bonne part d'expérience avec les drogues. Elles ont eu une certaine influence, mais plus sur mes dessins que dans mon style.

Il semble que tu en aies un peu abusé aussi, tu as senti à un moment que tu n'étais pas sur une bonne voie ?

J'ai eu des moments où j'ai changé de point de vue sur certaines choses ou façons de faire. Et je pense qu'il y a aussi une bonne dose de commérages qui m'a donné une certaine réputation. J’ai connu mes moments les plus sauvages quand je tatouais sur la scène de Goa en Inde et à Bali et que parmi mes clients, beaucoup étaient des Dj's ou des personnes ayant accès à certaines substances. Il y a eu aussi les moments où je tatouais beaucoup de motards dans leurs clubs et je reconnais qu’ils savaient comment faire la fête. Mais il n’y a pas de période que je regrette totalement. Je n'ai jamais été un drogué, je suis toujours resté en dehors des problèmes, je n'ai jamais été arrêté ou même enregistré pour quelque chose d'illégal, pas même un joint.

Que se passe-t-il ensuite dans les années 2000 jusqu'à aujourd'hui ?

Ce que j'ai fait après les années 2000 est aussi une question à laquelle il faudrait un certain temps pour répondre. Au début, j'étais encore à Bali et à cette époque ma maison a brûlé, à cause d'une bougie. J'ai donc eu besoin d'un peu de temps pour m'organiser à nouveau. Je voyageais en Australie et au Japon. En 2013, je me suis marié avec ma femme Verena, qui est une fille de Salzbourg en Autriche. Et depuis ce temps, nous avons aussi un chien, ce qui m'a fait devenir un homme de maison plutôt qu'un voyageur - ce n'est pas facile de prendre l'avion avec un chien d'une certaine taille. Nous avons essayé avec la voiture au Portugal, pour réchauffer quelques souvenirs et plus tard en Bosnie, pour voir les pyramides de Visoko. En 2012, j'ai fondé un groupe de punk appelé " FREAKTEMPLE ", qui est plus un hobby qu'une tentative d’ascension sérieuse de l'Olympe de la musique. Mais c'est amusant, et parfois nous obtenons même quelques concerts décents ici, à Vienne. J'ai commencé en tant que batteur tout en écrivant les paroles, puis je suis passé batteur avec un casque pour chanter ; c'était un sacré boulot, surtout en live. Après cela, j'ai fini par être chanteur et frontman, ce qui était un mieux. Je me suis aussi investi dans plus de création artistique et j’ai ralenti les voyages. Ensuite, en 2016, j'ai commencé un deuxième emploi en tant que professeur dans un cours de tatouage ; ce qui était amusant pendant un certain temps mais, comme le tatouage a tellement évolué ces dernières années, je n’ai pas voulu changer les choses auxquelles je pensais au début.

La musique occupe toujours une place importante dans ta vie, tu dessines toujours des affiches de concerts ?

Oui, la musique a toujours été une partie importante de mon tatouage et de mon travail artistique. C'est le Punk qui m'a fait devenir tatoueur et pendant toute ma carrière, j'ai fait des affiches de concerts, des t-shirts pour des groupes et beaucoup de couvertures d'albums pour différents groupes et événements. Je continue à le faire et je suis toujours heureux de recevoir ce genre de travail.

As-tu tatoué de nombreux musiciens ? Je pense que tu as fait le tatouage de Slash quand il a lancé son groupe « Snake Pit » par exemple.

Pendant cette période, j'ai eu la chance de rencontrer beaucoup de ces grands musiciens et artistes que j'ai admirés toute ma vie. Même si je n'ai pas pu tous les tatouer, j'ai quand même eu la chance de leur parler. Des gens comme David Bowie, Lemmy, Kid Rock, Nick Cave. J’en ai aussi tatoué certains comme Slash (Guns'n'Roses), Dave Brockie (GWAR), Campino ( Die Töten Hosen) et beaucoup de musiciens de groupes comme Machine head, the Lurkers, Discharge, Beasts of Bourbone, Biohazard, Gwar, et beaucoup, beaucoup d'autres. + IG : @bernieluther