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OSCAR CONEJEROS

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INTERVIEW OSCAR CONEJEROS

@pascalbagot

Autodidacte, le tatoueur chilien a découvert le dessin à l’université avant de transformer cette passion tardive en vocation. Nourri par la musique, le sport et ses voyages, il a façonné une approche singulière du tatouage. Du blackwork figuratif à l’abstraction ornementale, son style s’est construit entre rigueur technique et quête d’harmonie avec le corps. Aujourd’hui, il revendique un art libre, enraciné dans les traditions mais résolument tourné vers l’avenir.

As-tu toujours dessiné ?

J’ai commencé à dessiner pendant l’université, vers l’âge de 21 ans. J’ai commencé à tatouer à 24 ans. Avant cela, je n’avais aucune formation artistique ni expérience préalable. J’ai dû tout apprendre depuis le début, étape par étape.

Quel genre de choses aimais-tu ?

J’ai toujours eu un lien fort avec la musique. À l’école, je jouais d’instruments et je m’entraînais au jonglage. J’étais constamment attiré par les environnements artistiques, mais ce n’est qu’à l’université que j’ai commencé à explorer l’art visuel de manière plus concrète. À peu près à la même époque, je me suis aussi intéressé aux sports. Je me suis entraîné au Muay Thai et à la boxe pendant environ cinq ans, ce que j’ai vraiment apprécié, car cela m’a aidé à évoluer sur le plan personnel. J’ai finalement dû arrêter parce que l’intensité de l’entraînement et des sparrings commençait à affecter les compétences motrices fines dont j’ai besoin pour tatouer. Malgré cela, je m’entraîne toujours régulièrement à la salle de sport, et parfois je remets les gants pour des séances plus légères. Depuis mes vingt ans, l’entraînement physique fait partie intégrante de ma vie.

Quelles influences ont façonné tes références ?

J’ai toujours été fasciné par la compréhension de la manière dont les choses sont créées. Il y a quelque chose de profondément captivant pour moi à comprendre comment les gens atteignent leurs objectifs. Ce type de curiosité a façonné mon parcours artistique et au-delà. Mes influences viennent de la musique, du sport, et, finalement, du tatouage. J’essaie de rester dans un état constant de pensée créative, où les routines quotidiennes et ce que j’apprends des autres, quel que soit leur domaine, peuvent être transposés dans le tatouage. Et l’inverse se produit aussi : ce que j’accomplis dans le tatouage nourrit ma vie. Pour moi, il n’y a pas de frontière entre le travail et la vie. Tout est connecté.

Y a-t-il des artistes ou des œuvres de culte vers lesquels tu reviens régulièrement ?

Absolument. En musique, j’aime écouter des albums plusieurs fois, non seulement pour le plaisir, mais aussi pour prêter davantage attention aux détails que j’aurais pu manquer auparavant. De manière générale, j’apprécie revisiter certaines œuvres ou certains lieux après avoir vécu de nouvelles expériences. À mesure que je grandis et que j’évolue intérieurement, ma perception d’une œuvre change elle aussi. Je commence à mieux comprendre ce qui me touche et pourquoi, en fonction du moment que je traverse.

Comment es-tu arrivé au tatouage ?

Le tatouage m’a fasciné très jeune. Je voyais des tatouages sur des musiciens de groupes de metal, et je voulais leur ressembler. Mais je ne dessinais jamais. Je n’avais aucune formation artistique. Mon lien avec l’art passait toujours par la musique, pas par le dessin ou la peinture. Vers 20 ans, j’ai finalement décidé de commencer à dessiner, principalement pour progresser dans ma carrière. J’étudiais la publicité à l’époque et j’ai réalisé qu’être capable d’exprimer mes idées visuellement sur papier était essentiel pour communiquer des concepts dans les campagnes. J’ai donc commencé à m’entraîner régulièrement jusqu’à ce que je décide finalement d’acheter ma première machine à tatouer et d’essayer. À ce jour, c’est quelque chose dont mes amis de l’université et moi rions encore. Aucun d’eux ne peut croire que je suis devenu tatoueur. À l’époque, on plaisantait tout le temps sur mes talents de dessinateur… ou plutôt sur leur absence !

Tu travailles depuis plus de dix ans dans les styles blackwork et ornemental. Peux-tu nous parler de l’évolution de ton style au fil des années ?

Au début, j’étais très attiré par le blackwork, surtout par la création de personnages et l’aspect narratif derrière chaque design. J’ai passé beaucoup de temps à étudier le concept art pour les films et les jeux vidéo, et à suivre de nombreux illustrateurs de bandes dessinées et romans graphiques. Cette base m’a appris non seulement à concevoir des designs techniquement complexes, mais aussi à créer des pièces qui suscitent des émotions. J’ai toujours cherché à exprimer la force, l’intensité et le poids à travers mon travail. Apprendre à traduire ces sentiments dans un langage de lignes et d’ombres m’a permis de développer un style de dessin qui n’était pas seulement esthétique, mais honnête, en accord avec qui je suis et ce que je veux exprimer. Je suis vraiment fier de cette période, car toutes ces années d’étude m’ont permis de construire une base solide pour ma carrière. Aujourd’hui, quel que soit le style dans lequel je travaille, qu’il soit figuratif ou abstrait, mon objectif reste le même : toucher les gens émotionnellement à travers mon travail.

Il y a une rupture à un moment donné entre le style figuratif et une approche radicale néo-tribale. Comment cela s’est-il produit ?

Ce changement est intervenu pour deux raisons principales. Premièrement, le processus de création de personnages en blackwork a commencé à me sembler répétitif. Je retombais sans cesse dans des compositions similaires, même en essayant d’aborder les choses différemment. Cela ne me satisfaisait tout simplement plus. Deuxièmement, j’ai commencé à réaliser que mon travail ne s’intégrait pas pleinement au corps humain. J’ai réfléchi à la manière dont, dans d’autres formes d’art comme la peinture ou le graffiti, les artistes utilisent toute la surface. Leurs toiles ou leurs murs sont entièrement peints. Cela m’a fait comprendre que créer un tatouage ne devait pas se limiter à appliquer de l’encre, mais à concevoir des pièces qui s’harmonisent avec l’ensemble du corps. C’est à ce moment-là que j’ai découvert que les styles de tatouage ornemental fonctionnent naturellement de cette manière. J’ai donc commencé à étudier l’ornementation à travers différentes cultures et langages visuels, et à explorer sa signification philosophique et sociale dans différents médiums.

Est-il approprié de parler d’un style néo-tribal ?

Aujourd’hui, il existe tellement de styles de tatouage que, honnêtement, je ne sais pas comment définir strictement ce que je fais. Que ce soit « approprié » ou non n’est pas une préoccupation pour moi. Je fais confiance au fait que mon approche artistique repose sur des études solides qui la soutiennent. L’étiquette en elle-même n’est qu’un outil superficiel, une façon de catégoriser le travail selon des similarités esthétiques. Pour moi, c’est la substance et l’intention derrière l’œuvre qui comptent vraiment.

Tu travailles à main levée en suivant les lignes du corps. Peux-tu expliquer un peu les paramètres que tu prends en compte et qui guident ta création ?

J’ai eu la chance d’être tatoué par des artistes incroyables, et ce que j’admire le plus chez eux, c’est l’énergie et la confiance qu’ils apportent lorsqu’ils travaillent à main levée. Leur capacité à entrer dans un état de flow pendant des heures. Et pas seulement pendant le tatouage, mais aussi lorsqu’ils dessinent directement sur la peau. C’est à ce moment-là que j’ai compris une chose : lorsque l’on s’appuie trop sur les pochoirs, on saute une étape importante pour apprendre à connaître le corps du client. Bien souvent, des designs qui semblent parfaits sur papier ou sur iPad ne s’adaptent pas bien à la peau. Aujourd’hui, je réalise la plupart de mes projets à main levée. Je n’utilise des pochoirs que pour certains éléments figuratifs, juste pour guider le processus. Mais mon objectif est de travailler entièrement à main levée dans un futur proche. Les artistes que j’admire le plus, quels que soient leurs styles, travaillent tous ainsi. C’est ce à quoi j’aspire.

Parmi les grandes traditions tribales, lesquelles ont eu une résonance particulière pour toi ? Pourquoi ?

Chaque fois que j’étudie quelque chose, j’essaie de passer du général au spécifique. Quand j’ai commencé à m’intéresser aux langages visuels ornementaux, il m’a été très difficile de comprendre quelles étaient les « règles ». Comme la plupart reposent sur l’expression abstraite, il peut être difficile d’en saisir la structure. C’est en étudiant les traditions tribales que j’ai trouvé un langage graphique qui communique vraiment. Un langage plein de sens, qui suit un système et dont chaque élément a une raison d’être. Cela est extrêmement important, surtout lorsqu’on crée du travail abstrait. Sans une base solide, il est très facile de produire des pièces mal exécutées ou de tomber dans l’imitation involontaire. Je crois que copier est une manière importante d’apprendre, mais seulement lorsqu’on le fait consciemment : comprendre ce que l’on copie et pourquoi. Cela donne structure et sens à la créativité. Il faut comprendre la règle avant de la transgresser.

Plus spécifiquement quelles recherches as-tu menées ?

Oui, au cours des trois dernières années, j’ai mené des recherches sur les langages ornementaux, notamment la lettrine, l’ornementation médiévale et les traditions tribales, en particulier celles des Amériques, de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie. Plus récemment, j’ai choisi de concentrer mon attention et d’approfondir l’étude des cultures de ma propre région. Je viens du Chili, en Amérique du Sud, et je ressens un lien plus fort avec les traditions de cette terre. Ma plus grande motivation aujourd’hui est d’explorer leur langage graphique et leur histoire, puis de développer progressivement ma propre vision du tatouage à partir de là. J’ai appris que, s’il est précieux d’étudier beaucoup de choses, il arrive un moment où il faut choisir ce qui a le plus de sens et l’étudier en profondeur.

Existe-t-il pour toi une tension entre figuration et abstraction ?

En ce moment, oui. J’explore depuis un certain temps des manières de fusionner les deux styles, mais je n’ai pas encore trouvé de résultats qui me satisfassent pleinement. Ces derniers temps, je tends de plus en plus vers l’abstraction, notamment par la manière dont elle enveloppe et interagit avec l’ensemble du corps. Le tatouage tribal et ornemental existe depuis des centaines d’années, et ce qui me fascine le plus, c’est que nous découvrons encore chaque jour de nouvelles façons de composer sur le corps. Cela me montre que les possibilités sont infinies : nous n’avons fait qu’effleurer la surface.

Quelles sont les vertus de travailler uniquement avec du noir ?

Ce que j’aime dans le fait de travailler exclusivement à l’encre noire, c’est la clarté que cela apporte à la composition. Cela crée des designs plus nets, plus cohérents, surtout vus de loin, sur l’ensemble du corps. J’ai toujours été attiré par les œuvres de grande échelle, et la plus grande récompense pour moi, c’est quand mes pièces peuvent être reconnues et appréciées de loin. Pour moi, c’est ça la vraie vie, et c’est ce que je vise. Cela dit, je fais actuellement des expériences avec la couleur. J’adopte une approche prudente et structurée, pour que la couleur devienne un complément, quelque chose qui ajoute de l’intention et de l’harmonie, plutôt qu’une simple décoration.

Tu as travaillé dans de nombreux pays — Allemagne, Angleterre, Espagne, États-Unis, Canada, Mexique… Comment ces cultures ont-elles influencé ton approche du tatouage ?

Absolument. Découvrir différentes cultures et voir leur approche du tatouage a été incroyablement inspirant et enrichissant. C’est, je crois, une expérience que tout tatoueur devrait vivre à un moment donné s’il veut porter son art à un niveau supérieur, et pour une raison très simple : la véritable croissance vient de l’expérience vécue, des gens, des lieux, des livres, et non d’internet.
En même temps, voyager m’a fait apprécier encore plus ce que j’ai dans mon propre pays. Chaque fois que je reviens, je tombe encore plus amoureux du Chili : ses paysages, son peuple, sa culture et, bien sûr, ma famille et mes amis. Je me sens aussi de plus en plus attiré par l’art sud-américain sous toutes ses formes, de la joaillerie et de la métallurgie aux vêtements, à la musique et aux traditions culinaires. Le tatouage m’a offert des opportunités uniques, et l’une des plus spéciales a été de pouvoir voyager dans le monde entier et de rencontrer des personnes incroyables. Je fais actuellement partie de l’équipe Hustle Butter Pro, ce qui m’a permis de partager plus largement mon travail et de participer à de grandes conventions de tatouage aux États-Unis, à la fois comme exposant et comme juge invité. Je voudrais profiter de ce moment pour remercier l’équipe Hustle Butter de m’avoir donné l’opportunité de faire partie de leur famille d’artistes. + IG : @oscar.conejeros